De Bernard Dort ne sont connues que ses chroniques théâtrales, elles permettent de suivre les transformations de la scène française et européenne de la deuxième moitié du XXe siècle. Mais ces ouvrages ont laissé dans l'ombre une grande partie de son œuvre. Les textes pour la plupart inédits qui composent ce volume parlent de musique, de littérature, de cinéma, de voyages, de théâtre aussi, dont la préface que Dort destinait à la réédition de La Dramaturgie de Hambourg de Lessing, cet "écrivain périodique".
Les lettres, les extraits de romans inachevés, les essais oubliés révèlent un Bernard Dort écrivain. L'"écrivance universitaire" a cédé la place à l'écriture lyrique, subjective, ironique, libre.
Dès le début des années cinquante, Bernard Dort exerça une influence prépondérante sur le théâtre français et européen. Ébloui par Brecht, il fit, avec Roland Barthes, de la revue Théâtre populaire un bastion du brechtisme, mais il découvrit et encouragea aussi presque toutes les grandes aventures théâtrales de son temps.
Si ce haut fonctionnaire, sorti de l'ENA, passionné de cinéma, d'opéra et de littérature, collaborateur des Temps modernes, des Cahiers du Sud, de l'Express ou de France Observateur, fut un temps le jeune homme prodige que le Tout-Paris littéraire s'arracha, il devint très vite cet essayiste qui s'interrogea sur la place et le rôle de l'art dans la société et ce passeur discret, attentif, fraternel que les créateurs respectaient.
Cette biographie, commencée du vivant de Bernard Dort par de longs entretiens avec Chantal Meyer-Plantureux, fait revivre "cette personnalité inclassable", cet "intellectuel en marge" qui refusait tous les honneurs, les fausses gloires, les compromissions.
Ce numéro de Théâtre/Public consacré à Bernard Dort publie les actes du Colloque qui s'est tenu à Cerisy-la-salle du 10 au 17 septembre 1998. Ces textes sont répartis en trois sections. Le parcours critique de Bernard Dort est étudié par Bertrand Poirot-Delpech, Claude Coste, Gérard-Denis Farcy, Antoine de Baecque, Raphaël Nataf, Jean-Pierre Sarrazac, Antonio Attisani, Georges Banu, Albert Dichy. Le voyageur et le traducteur sont évoqués par Franca Trentin-Baratto, Monique Le Roux, Jean-Michel Déprats et Gilbert David. Les compagnons de travail et de réflexion ont, eux, apporté leur témoignage : Matthias Langhoff, Jack Lang, Jacques Lassalle, Béatrice Picon-Vallin, Colette Schérer et Nathalie Léger.
L'ouvrage se termine sur la bibliographie commentée de presque mille articles de Bernard Dort sur le théâtre, l'opéra, la littérature et le cinéma.
Ce colloque "Bernard Dort, un intellectuel singulier" d'une semaine à Cerisy en septembre 1998 a comporté 22 interventions - conférences ou témoignages- suivis de débats passionnés. Des soirées autour du documentaire "Bernard Dort, un spectateur engagé" ou de la lecture de textes de Bernard Dort par les Comédiens-Français - Denis Podalydès, Nicolas Lormeau et Laurent d'Olce- ont donné à ce colloque son côté chaleureux.
Les écrits de Dort sont, en grande partie, accessibles, grâce à ses recueils. Manquait l'autre versant de son "destin critique", cette parole et cette présence physique qui ont tant marqué ses amis, ses étudiants, "ce regard chaleureux derrière les lunettes de pasteur lorrain, cette barbe argentée" dont parle Bertrand Poirot-Delpech, cette voix inimitable et ce rire un peu "hennissant" qui enveloppaient son interlocuteur de sa séduction.
Dans ce documentaire, Julien Plantureux a voulu rendre un hommage à l'homme qu'il a côtoyé sans vraiment le connaître et, derrière cette figure un peu intimidante, tenter de retrouver l'enfant, l'adolescent, puis le jeune homme des revues, l'essayiste et le compagnon de route des grandes aventures théâtrales européennes.