Toulouse, 11 octobre 1990 : j'entre en silence dans la salle du théâtre Garonne où Kantor répète son dernier spectacle "Aujourd'hui, c'est mon anniversaire". C'est la fin de la deuxième session de répétitions. La première session a eu lieu à la galerie Krzystofory à Cracovie en janvier-février 90. Durant ces premières répétitions, il a surtout créé "les personnages de la mémoire", sa famille, les deux peintres amis (Maria Jarema, et Jonasz Stern) et les emballages. A Toulouse, durant la seconde session (septembre-octobre), les répétitions ont surtout porté sur le jeu entre fiction et réalité, le cadre et le hors cadre et les problèmes du lieu scénique.
Lorsque j'arrive, ce 11 octobre, je plonge sans préparation dans l'univers du spectacle. Kantor est assis à une petite table de bois, une photographie et quelques notes manuscrites posées devant lui, un café à la main. Il est détendu, il s'amuse même franchement : devant lui, à gauche de la scène, dans un cadre immense de bois brut, son autoportrait - chapeau, costume noir, chemise blanche, grande écharpe noire - profère des sons inarticulés, ses gestes saccadés sont grotesques. Brusquement, il sort de son cadre et je pense durant une fraction de seconde à cette peinture de Kantor que j'ai vu quelques mois auparavant à la galerie de France "J'en ai assez de m'asseoir - je sors," dans lequel son autoportrait s'échappe du tableau….
Les "objets" puisqu'on les nomme ainsi sont pour moi des lieux d'éternité; sans eux les comédiens n'existeraient pas...
Dès le début de son travail Kantor refuse de considérer l' "objet" comme un simple "accessoire" de scène. L'objet est le partenaire - ou adversaire - de l'acteur quand il n'est pas une partie même de l'acteur - "dans le cas le plus radical, l'acteur doit constituer avec l'objet un seul organisme. J'ai appelé ce cas BIO-OBJET".
Mais l'objet chez Kantor connaît de nombreuses évolutions. A côté des "objets trouvés" c'est-à-dire de la "matière arrachée à la vie" (table, chaises, planche) apparaissent des objets beaucoup plus sophistiqués, construits, fabriqués (les "organes du pouvoir" dans son dernier spectacle Aujourd'hui, c'est mon anniversaire), sortis de l'imagination de Kantor et qui révèlent un autre univers esthétique, une autre conception de l'objet.
Il est impossible en quelques feuillets d'élaborer une histoire de l'objet chez Kantor. Mais il est néanmoins intéressant à travers un seul objet - la planche objet oh combien mythique, présent dans tous les spectacles - de tenter de définir la théorie de l'objet selon Kantor.